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D’une guerre à l’autre, la tenace dépendance européenne aux engrais

Pour réduire la forte dépendance européenne aux engrais, des leviers politiques, agronomiques ou sociétaux sont identifiés.

De l’Ukraine au détroit d'Ormuz, les conflits révèlent la tenace dépendance de l’agriculture européenne aux importations d’engrais azotés. Une dépendance qui pourrait être combattue.

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En 2022, l’invasion russe de l’Ukraine jetait déjà une lumière crue sur la double dépendance de l’agriculture européenne aux engrais et au gaz — à partir duquel est fabriqué l’ammoniac — venus de la Russie.

Quatre ans plus tard, la guerre au Moyen-Orient met à nouveau en exergue la dépendance aux importations pour les fertilisants. Le blocage du détroit d'Ormuz, par lequel transitent environ 30 % des engrais mondiaux, affecte les importateurs, essentiellement africains ou asiatiques.

Multiples dépendances

Si quelques pays européens fabriquent des engrais, l’Union européenne doit acheter à l’extérieur plus de 60 % de ce qu’elle consomme. Elle utilise 23 % des engrais produits dans le monde sur 10 % des surfaces agricoles, selon le cabinet de conseil Carbone 4.

Chaque conflit a fait grimper la facture. Le prix de l’urée égyptienne à destination de l’Europe était à la fin de 2025 « 85 % plus cher » qu’en 2020, avant la guerre en Ukraine, selon Argus Media.

En moins de trois semaines, le blocage du détroit d'Ormuz a conduit à une nouvelle flambée, l’urée passant de 487,5 dollars la tonne à 715 dollars, soit une hausse de 47 %. Un prix toutefois encore loin des plus de 1 000 dollars atteints en 2022.

Le poids des engrais russes

Deuxième exportateur mondial de blé derrière la Russie, l’Europe a tenté de réduire sa dépendance à l’égard de la Russie.

À la suite de sanctions, le poids du gaz russe est passé de 40 % des importations européennes en 2021 à environ 11 % en 2024, selon Eurostat.

Le poids des engrais russes diminue mais moins vite : il pesait encore un quart des importations européennes de fertilisants au début de 2025. En juillet, l’Union européenne a instauré une surtaxe progressive des fertilisants azotés russes et biélorusses, qui ira jusqu’à 95 euros la tonne en 2028.

Enjeu de souveraineté et climat

Réduire ces dépendances est un enjeu stratégique pour l’Europe qui se fournit notamment aux États-Unis, en Russie, en Égypte ou au Maroc. C’est aussi une nécessité climatique, l’importation de ces engrais azotés représentant une source importante d’émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture.

Pour favoriser la production européenne d’engrais face à la concurrence d’industries soumises à des normes environnementales moins strictes, l’Union européenne a instauré en janvier 2026 un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). Cette taxe carbone appliquée à l’engrais azoté contribue « à réduire nos émissions de gaz à effet de serre, mais aussi à renforcer l’indépendance stratégique de l’Europe », pour Lucile Godissart, chercheuse à l’Institut de l’économie pour le climat I4CE.

Mais pour contenir les coûts de production des agriculteurs, Bruxelles a décidé en février 2026 de suspendre pour un an les droits de douane sur les importations d’engrais hors Russie et Biélorussie.

Chercher des alternatives

Si au niveau mondial la consommation d’engrais est en hausse, elle tend à diminuer en Europe. En France, elle a été « divisée par quatre » pour les fertilisants phosphatés et potassiques depuis les années 1990, et « a diminué d’environ 30 % pour les engrais azotés », rappelle le chercheur de l’Inrae, Sylvain Pellerin.

Guy Richard, également chercheur à l’Inrae, identifie des leviers pour réduire cette consommation : « l’efficience », c’est-à-dire la bonne dose au bon moment avec des équipements de pointe, et « la substitution » des engrais minéraux par des engrais organiques. Parmi les pistes encore peu explorées, il cite le recyclage des urines humaines qui pourrait à terme apporter « 10 à 20 % » des besoins en azote.

Surtout, selon lui, la principale alternative passe par une « reconception de notre agriculture », avec « le développement des légumineuses », à destination de l’alimentation humaine (lentilles, pois) ou animale (trèfle, luzerne).

Alors qu’aujourd’hui les « deux tiers de l’azote utilisés sont à destination de l’alimentation du bétail », le chercheur appelle à davantage associer élevage et cultures, ce qui impliquerait une autre répartition géographique des productions.

Dans le même temps, ajoute-t-il, « il faut absolument rééquilibrer les régimes alimentaires entre aliments d’origine végétale et animale ». Pour cela, les chercheurs de l’Inrae appellent à « rendre cohérentes politiques agricoles et politiques alimentaires ».

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